
Née le jeudi 17 décembre 1903, l’aviation progresse de manière fulgurante dans le décennie suivante et tente de s’immiscer dans tous les espaces disponibles. Si l’on peut dater les débuts de l’aviation de montagne de la tentative de Jorge Chávez Dartnell de franchir les Alpes le vendredi 23 septembre 1910, les pilotes militaires sud-américains, motivés par l’exemple du malheureux Péruvien, n’ont de cesse que de vouloir franchir la cordillère des Andes. Si la plupart des tentatives sont couronnées de succès, le Teniente (lieutenant) argentin Benjamín Matienzo a beaucoup moins de chance…
LES ANDES EN POINT DE MIRE
Daté du mardi 29 septembre 2025, notre article intitulé 1916-1925/L’épopée des premières traversées des Andes par les airs rappelle, de manière très détaillée, les modalités de la conquête de la Cordillère par les airs. Rappelons simplement que celle-ci est d’abord franchie par ballon par des Argentins, le capitaine Angel Maria Zuloaga et l’aéronaute Eduardo Bradley, le samedi 24 juin 1916 puis, enfin, par avion, par un officier chilien, le lieutenant Dagoberto Godoy Fuentealba, sur Bristol MC.1 le jeudi 12 décembre 1918.
Côté argentin, outre le succès de la traversée des Andes en ballon, seul le lieutenant Luis Cenobio Candelaria est le premier à rejoindre le Chili par la voie des airs, mais son exploit semble assez discutable aux yeux de certains. En effet, affecté à Zapala, il décide de décoller vers l’ouest sans demander l’autorisation de ses supérieurs, survole les montagnes à un endroit où elles sont relativement peu élevées, pour tenter d’atteindre la localité chilienne de Temuco, mais il est contraint d’atterrir à Cunco en cassant du bois.
Il n’en faut pas moins pour susciter les vocation d’autres jeunes pilote aussi fougueux qu’impatients de montrer ce dont ils sont capables, avides d’acquérir une certaine notoriété, avec le secret espoir de s’assurer une carrière militaire toute tracée. Côté chilien, le lieutenant Armando Cortinez Mújica, lui aussi sans autorisation de ses supérieurs, suit les traces de son camarade dès le samedi 5 avril 1919. De quoi échauffer les esprits de l’autre côté de la Cordillère…
UN PROJET AMBITIEUX
Côté argentin, on ne veut pas être en reste : cette fois-ci, ce sont les autorités militaires qui prennent l’initiative en décidant de franchir le massif en escadrille, ce qui n’a pas encore été tenté.
Sont désignés pour cette entreprise le capitaine Pedro Zanni, le lieutenant Antonio Parodi et le lieutenant Benjamín Matienzo, tous trois alors affectés au 5e bataillon du génie de Mendoza. Parodi et Matienzo décident d’utiliser deux petits avions Nieuport 28 C.1 de 165 CV, tandis que Zianni pilotera un Spad S.XII, un appareil un peu plus grand.


BENJAMIN MATIENZO
Le jeune lieutenant perdant la vie dans cette aventure, c’est sur lui que se focalisera cet article…
Benjamín Matienzo López Alurralde (né à San Miguel de Tucumán le jeudi 9 avril 1891, baptisé dans la Iglesia matriz de nuestra senora de la concepcion du jardin de la République et probablement décédé dans la région de Mendoza le jeudi 29 mai 1919) est un pionnier de l’aéronautique argentine, célébré en véritable héros dans son pays.
À la fin de l’école primaire, il suit des études secondaires au Collège militaire de la nation (Colegio Militar de la Nación) d’El Palomar (province de Buenos Aires). Attiré par le métier des armes, il entre au Collège militaire national le mardi 9 mars 1909. Promu sous-lieutenant de l’Arma de Pontoneros (le génie militaire) le samedi 31 décembre 1910, sa première affectation est 5e bataillon du génie, dans sa ville natale. À partir de novembre 1913, il sert à Buenos Aires, au Paraná, puis de nouveau à Tucumán, jusqu’en décembre 1915.
Promu au grade de lieutenant en 1916, il entre à l’École d’aviation militaire (Escuela de Aviación Militar [EMA]), où il devient le compagnon, entre autres, du lieutenant Luis Cenobio Candelaria. Il obtient le brevet de pilote n° 111 de l’Aero Club Argentino le samedi 24 mars 1917, aux commandes d’un Farman, avant d’acquérir le brevet de pilote militaire le mercredi 25 juin 1919 dans le cadre du 4e cours de formation. À l’époque, le parc d’aviation de formation de l’École d’aviation militaire se compose de deux monoplans Blériot et de trois biplans Farman. Il subit ensuite le cours régulier de tir à Campo de Mayo puis est réaffecté au 5e bataillon du génie, à Tucumán.

Avec l’ingénieur Edmundo Lucius, pilote militaire N° 88, il décolle d’El Palomar et rejoint San Miguel aux commandes d’un biplan Voisin 5 LA en faisant escale à Rosario, Rafaela, La Banda, Real Sayana et Santiago del Estero.

LA TENTATIVE
En 1919, plusieurs tentatives de traversée des Andes échouent en raison des vents violents et des caractéristiques techniques limitées des appareils.

Le mercredi 28 mai 1919, à 6 h 41, Zanni, Parodi et Matienzo décollent depuis Los Tamarindos et prennent la direction de Mendoza, avec la détermination de traverser es Andes quoi qu’il en côute. Une première complication se produit sur l’avion de Parodi qui, dès décollage, doit abandonner la tentative et atterrir. L’avion de Zanni est également gêné par un fort vent contraire, ce qui le containt à retourner à Mendoza après avoir abandonné la mission.
Pour sa part, Matienzo ne rend pas compte de l’abandon de de ses compagnons et poursuit sa route, seul, en affrontant des vents violents et la neige…
A 8 h 30, on le voit survoler le Puente del Inca et, cinq minutes plus tard à hauteur de Las Cuevas, à environ 6 000 mètres d’altitude. Selon ce qu’étudiera plus tard Candelaria lui-même, Matienzo aurait suivi un tronçon de la ravine de la rivière Tupungato en direction du sud-ouest pour ensuite filer plein ouest. On a supposé qu’il avait l’intention de profiter du vent arrière lorsqu’il se dirigeait vers le nord au lieu d’un vol direct vers la frontière. Après environ 10 kilomètres, du fait de la traînée de fumée que dégage la machine, on l’aperçoit à hauteur de Potrero Escondido, un peu sous la ligne de crête.

On ne sait quelle direction il prend ni ce qui se passe par la suite. Ce que les chercheurs avancent, c’est qu’après avoir passé Punta de Vacas, il aurait tenté de rejoindre directement Santiago du Chili. Probablement à cause des vents violents et du manque de carburant, on pense qu’il a bifurqué en direction du nord-ouest pour trouver un endroit où atterrir en urgence dans le but de retourner à pied à Las Cuevas. Cette hypothèse est soutenue par les témoins qui l’ont vu passer par cet endroit. Pour ce qui et des conditions de l’atterrissage de Matienzo, cela relève du mystère.
LES RECHERCHES
Sans nouvelles du pilote et alors qu’on craint le pire, des missions de recherche sont dépêchées, au cours desquelles s’illustre la figure emblématique de Candelaria. Pendant des mois, on recherche en vain le corps du pilote et le président du Jockey Club de Mendoza lui-même offre un prix en espèces à celui qui le découvrira.
Le mardi 18 novembre 1919, le commissaire adjoint de Las Cuevas, Joaquin Pujadas, s’attribue enfin cette découverte. Le corps est retrouvé à environ deux kilomètres au nord de Potrero Escondido, au pied du passage du Rincón del Morro, à environ 50 mètres d’un refuge minier et à 10 mètres de la rive gauche de la rivière de Las Cuevas, sur le sol argentin.
Le corps de l’aviateur est assis sur une pierre, penché en arrière et sur le côté droit. Il est toujours revêtu de son uniforme militaire de campagne, d’un tricot blanc en laine et d’une tenue de mécanicien. D’après l’usure de ses bottes, on calcule qu’il aurait parcouru une quinzaine de kilomètres et le corps semble avoir été attaqué par des vautours.


Le pilote porte également un pistolet comportant deux étuis vides, un portefeuille contenant de l’argent, un billet de loterie et la coupure d’un journal chilien faisant allusion au vol des deux pilotes transandins et aux appareils qu’ils ont utilisés.
Il est ensuite déterminé qu’épuisé, il se serait assis pour se reposer, se serait endormi et serait ensuite mort par hypothermie. Le colonel Molinari, Parodi et Candelaria reconnaissent le corps, mais. il reste encore un détail pour clore cette affaire : trouver l’avion…
Cependant, les recherches restant vaines, un prix de mille pesos est offert en guise d’incitation. On ne trouve aucun indice de l’appareil jusqu’au samedi 4 février 1950, date à laquelle une colonne de recherche le découvre dans un ruisseau. Il se trouve à quelque 4 500 mètres d’altitude et à environ 150 mètres de la ligne frontalière, au nord du Portillo de los Contrabandistas. Son moteur est intact et tout indique que Matienzo a réalisé une brillante manoeuvre pour le poser.
HOMMAGES AU PLAN NATIONAL
Benjamín Matienzo est inhumé au cimetière de l’ouest de Tucumán.

En décembre 1919, un Aero Club est créé à Tucumán, qui sera l’embryon de l’aéroport et portera le nom de Benjamín Matienzo. Une vitrine y conserve alors les effets personnels que l’aviateur portait quand on le retrouva sans vie : une botte, des masques, des gants, des insignes, un revolver… Malheureusement, lorsque l’aéroport Teniente General Benjamín Matienzo International Airport est déplacé vers son emplacement actuel (en 1986 ?), la vitrine exposant ces reliques disparaît. La famille, qui possédait l’autre botte, l’a perdue…
Le 6 mars 1920, une croix du souvenir est érigée lors d’une cérémonie militaire se déroulant à l’endroit où le corps de l’aviateur a été retrouvé.
Un peu plus tard est composée une marche militaire en l’honneur de l’aviateur, devenu un véritable héros national :

Dans le Parque General San Martin de Mendoza se trouve un monument rappelant le souvenir du malheureux aviateur.

D’innombrables installations, militaires et civiles, des écoles et des associations portent le nom du jeune héros national.

Enfin, promulguée le mercredi 21 janvier 1970, la loi loi 18.559 le déclare Precursor de l’Aeronáutica Argentina, aux côtés de Manuel Félix Origone, Jorge Newbery, Aarón Félix Martín de Anchorena Castellanos, Teodoro Fels, Enrique Padilla et Luis Cenobio Candelaria.
ÉPILOGUE
En soi, la marche en montagne du lieutenant Benjamín Matienzo pour rejoindre la civilisation ne constitue qu’une tentative désespérée se sauver sa vie après un crash en terrain rocailleux qui n’a pas dû être le posé tranquille décrit par les hagiographes, comme en témoignent les reliques rassemblées par la colonne de recherche et de récupération en 1950.
Car il faut bien dire les choses : très rapidement, les autorités militaires se saisissent de la dernière aventure de l’officier en marche vers son destin pour en faire un véritable héros national, un exemple digne d’être suivi par les camarades de Mateinzo et l’ensemble de la jeunesse argentine alors que lepays est en plein conflit sanglant avec la Federación Obrera Regional Argentina (FORA/Fédération ouvrière régionale, 1919 et 1920-1923)…
Il faut bien dire que le pays manque de ces héros, car il a été largement devancé, par deux fois, par les aviateurs chiliens, qui sont les vrais premiers franchisseurs de la cordillère des Andes. Il faudra attendre le retour de France, le samedi 6 septembre 1919, de Vicente Almondo Almonacid, capitaine dans la Légion étrangère française, véritable héros de guerre aux commandes de son Nieuport et future figure de l’Aéropostale française, pour qu’un Argentin franchisse enfin les Andes sans encombre et, qui plus est, de nuit…
Bien entendu, cet article a pour suite logique un document intitulé 1919/1950 – Recherche et découverte de l’appareil du lieutenant argentin Benjamín Matienzo dans les Andes
Éléments recueillis par Bernard Amrhein
SOURCES
- Benjamín Matienzo, Wikipédia
https://es.wikipedia.org/wiki/Benjam%C3%ADn_Matienzo
- Benjamín Matienzo
https://historiasdelaviacion.blogspot.com/2023/03/la-tragedia-del-aviador-benjamin.html
- El joven Matienzo: los años heroicos de los inicios de la aviación
https://www.lagaceta.com.ar/nota/967496/opinion/joven-matienzo-anos-heroicos-inicios-aviacion.html
- TREKKING Quebrada de Matienzo – Una historia de VALIENTES
- Marcha Fuerza Aérea Argentina – Banda Benjamín Matienzo ESFAE. Fuerza Aérea Argentina
- Esquiando por la quebrad de Matienzo
https://revistadigital.culturademontania.org.ar/articulo/64bc13bcd6d124d5cec4164f
- Relato del hombre que encontró el cuerpo de Matienzo
https://www.lagaceta.com.ar/nota/941515/opinion/relato-hombre-encontro-cuerpo-matienzo.html

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