
Il est parfois des documents d’archive soigneusement enfouis au fin fond d’un carton que la préparation d’un déménagement permet opportunément d’exhumer. Ainsi en est-il d’un article consacré au rôle de l’aviation dans la libération du massif du mont Blanc fin 1944 et début 1945. Un document illustrant parfaitement la débrouillardise et la combativité des Résistants français à un moment crucial de notre histoire…
Pour bien se mettre dans le contexte, lire notre article intitulé 9 avril 1945 – Le duel d’artillerie de plus haut d’Europe rendu possible grâce à l’observation aérienne…
LE TEXTE DE L’ARTICLE
« Un épisode oublié, parce que méconnu de la bataille de la Libération, est celui qui opposa pendant huit mois, de septembre 1944 à mai 1945, les deux meilleures troupes alpines du monde : le Bataillon des F.F.I. du mont Blanc, formé des guides et montagnards de Chamonix, et les éléments de la 5e Division de montagne allemande, de retour du Caucase où elle avait planté le drapeau à croix gammée sur son plus haut sommet, l’Elbrouz (5 643 mètres)
Les Français tenaient la vallée de Chamonix et avaient installé leurs avant-postes au refuge de l’aiguille du Midi, que ravitaillait la benne de service du téléphérique du Midi, alors en construction. Les Allemands, eux, celle de Courmayeur avec leurs avant-postes au refuge Torino (col du Géant), ravitaillés par le téléphérique du mont Fréty.
Séparait les deux adversaires le glacier supérieur du Géant, magnifique champ clos à 3 500 mètres d’altitude, limité par l’Aiguille du Midi, le mont Blanc du Tacul, le mont Maudit, la Tour Ronde, les Flambeaux et l’Aiguille du Géant.
A priori, plusieurs hypothèses à retenir : si les Français prenaient le refuge Torino, ils dominaient la vallée d’Entrêves et de Courmayeur, mais si les Allemands prenaient le refuge du Midi, ils dominaient la vallée de Chamonix.
À l’extrémité ouest du massif, si les Français prenaient le col de la Seigne, ils pouvaient pousser sur Entrêves, Courmayeur et couper les troupes qui tenaient le Petit-Saint-Bernard. Que les Allemands, par contre, prennent la Fenêtre 6, et ils pouvaient descendre sur le Fayet et couper toute la vallée de Chamonix.
L’enjeu était de taille et les adversaires, des jouteurs bien décidés.
Il nous sera impossible e décrire le déroulement complet de ces combats. Nous nous bornerons à relater le rôle que joua l’aviation dans cette bataille, d’après le récit qu’en a fait le général [Frédéric] Ruby (Écho de Savoie du 10-12-1955).
Ils possédaient un terrain tout proche, au Fayet, qui servait en temps de paix pour les excursions aériennes sur le mont Blanc ; son chef, le capitaine [Firmin] Guiron, pilote chevronné, connaissait à la perfection tout le massif.
Le secondaient, comme observateurs, le lieutenant Borgeat, guide, et le vicaire du Fayet, l’abbé [Léon] Domenget, qui expédiait sa messe matinale pour vite partir en vol de reconnaissance sur l’ennemi.
Comme avion, le seul disponible, était un vieux Potez 43 remonté en toute hâte, avec une hélice fabriquée de toutes pièces au Fayet. Lancé dans la bataille en plein hiver, il servit, au début, à ravitailler le poste installé au col du Midi et bloqué par les neiges. Seul à bord, le pilote Guiron faisait basculer son avion pour que son chargement puisse se déverser par la fenêtre ! Puis il fallait se rétablir à quelques centaines de mètres plus bas dans la vallée !
En décembre, deux Fieseler, simples monoplans de tourisme plafonnant à 3 200 mètres, furent envoyés pour relever le pauvre coucou.
Aucun armement ni parachute. Les pilotes étaient obligés de voler en rase-mottes et de manœuvrer entre les pics en utilisant les courants ascendants.
Puis arriva le matin du 17 février : les Allemands attaquaient sur tout le massif, partant à la fois du refuge Torino en direction du col du Midi, et su col de la Seigne, en direction de la Fenêtre 6 et de la vallée des Contamines. S’ils réussissaient, c’était le Fayet enlevé et la vallée de Chamonix coupée.
Aussi nos coucous se trouvèrent-ils transformés en bombardiers et employés pour les accompagnements au combat comme pour les attaques au sol !
Naturellement, ils manquaient de bombes. Mais tout le monde allaient s’affairer à en fabriquer, même l’abbé Domenget.
Le procédé était simple :
Dans une grosse boîte de Végétaline, on tassait une bonne couche de plastic, on ajoutait un lit de ferraille (boulons rouillés, clous tordus, débris provenant de vieilles marmites cassées, etc.). Seconde couche de plastic, second lit de ferraille. Et ainsi de suite jusqu’à ras-bord. Il ne restait plus qu’à terminer par un détonateur de grenade.
Lorsque le nombre de ces bombes artisanales était suffisant pour faire un voyage, on en chargeait la carlingue. Arrivé à l’aplomb des postes ennemis, on les jetterait par les fenêtres en visant au jugé. Procédé assez précis à condition de passer en rase-mottes sur l’objectif.
Pour faire office de mitrailleuses, on emportait un F.M. avec lequel on tirerait par la fenêtre. Ainsi « équipé », le premier avion décolla pour attaquer à la grenade et à la bombe.
Du côté du col de la Seigne, l’équipage du second avion renseignait les avant-postes sur les mouvements de l’ennemi.
L’état-major, reconnaissant enfin l’importance de l’aviation comme support efficace de nos montagnards, mit à la disposition pour un jour seulement, quatre avions de chasse modernes Spitfire IX armés de quatre canons de 20 mm et de huit mitrailleuses pour attaquer les refuges Torino et Margaritá. Malgré les 1 200 coups de canon et 4 800 de mitrailleuses, ces deux postes, protégés par les nuages, ne purent être atteints. Et, le lendemain, les quatre avions rejoignaient leur base : Et les deux Fieseler reprenaient leur « bombing » à la grenade improvisée !
Mais la menace grandissait et se précisait avec l’arrivée de deux pièces de 75 montées par les Allemands sur les flancs de la pointe Helbronner et une de 105 au mont Fréty.
Face à ce danger, et en l’absence d’autre moyens, l’Aviation des Alpes ne pouvait compter que sur ses deux malheureux avions à bout de souffle, aux cellules criblées de balles et qui, malgré tout, continuaient à assurer leur service avec les moyens du bord.
La nuit du 4 mars, une grenade réussit à atteindre un dépôt de munitions qui sauta pendant deux heures, formant un magnifique feu d’artifice face au poste français enthousiasmé.
Enfin, deux pièces de 75 furent hissées au col du Midi, à 3 600 mètres. Cest la première fois dans l’histoire qu’un duel d’artillerie se produisait à une telle altitude.
Les pièces allemandes tiraient depuis la pointe Helbronner et les pièces françaises, dirigées par avion, ripostèrent sur le mont Fréty.
Finalement, le 9 avril, un réglage par avion très précis dirigea le tir de nos pièces sur le fameux téléphérique. L’objectif était atteint : un pylône démoli, le téléphérique était définitivement arrêté.
Les Allemands ayant perdu leur capitaine, se retirèrent dans la vallée. La bataille du mont Blanc sera alors pratiquement terminée. »
SOURCE
- Almanach du Vieux Savoyard, 1982.

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