L’aviateur américain George Schmitt, dit Geo, aux commandes de son Baldwin Red Devil (Diable Rouge), est le premier pilote à s’élancer dans les airs dans la Capitale des montagnes
(référence/photo réparée, sublimée et colorisée).

Avant la Première Guerre mondiale, la planète entière s’intéresse à ce que l’on décrit encore comme un sport : l’aviation. À cette époque, il s’agit encore essentiellement de sensibiliser un large public à ce phénomène naissant, principalement en organisant des meetings aériens censés drainer des foules avides de sensations. Tout comme l’Ancien monde et les États-Unis d’Amérique, l’Amérique du Sud se passionne pour les nouvelles technologies, même si elles semblent inaccessibles avant longtemps. La démonstration de l’Américain George (Geo) Schmitt à Medellín (Colombie), participe de de cet engouement et laisse entendre que l’on pourrait passer bientôt, là aussi, du rêve à la réalité…

LA GÉOGRAPHIE DE MEDELLÍN

Située à une altitude moyenne de 1 500 mètres, la ville de Medellín occupe la vallée de l’Aburrá, au sein de la cordillère Centrale, délimitée par les cours du rio Cauca et du Río Magdalena. Le Río Aburrá porte aujourd’hui le nom de Río Medellín et poursuit son cours vers le nord.

Un des surnoms de Medellín est Capital de la montaña (Capitale de la Montagne), ce qui en dit long sur la configuration du terrain. En effet, l’encaissement de la vallée détermine des pentes très raides, en particulier dans les quartiers populaires et les invasiones (bidonvilles).

Culminant à plus de 2 500 mètres, les montagnes surplombant San Felix sont très prisées par les parapentistes (référence/photo réparée et sublimée, couleurs restaurées).

Au nord se situent les communes périphériques de Bello, Copacabana, Girardota, Barbosa et, au sud Itagüí, Envigado, Sabaneta, La Estrella et Caldas, formant avec Medellín l’aire métropolitaine du Valle de Aburrá.

Extrait de carte Michelin, région de Medellín avec annotations (référence/image sublimée).

GEORGE (GEO) SCHMITT

L’aviateur américain d’ascendance allemande George Schmitt, dit Geo, naît à New York le 8 février 1892. Ses parents déménagent à Rutland, dans le Vermont, où il fréquente la Rutland High School. Il se lance ensuite dans des études supérieures à la New York Electrical Trade School avant de les poursuivre à l’École d’aviation de Mineola (État de New York). En 1911, il crée, en partenariat avec Henry Thor, la Thor-Schmitt Aviation Company, une société organisant des démonstrations et des baptêmes aériens dans les foires (fairs), transportant des passagers en quête de sensations. C’est dans ce cadre qu’il établit un record de vitesse en parcourant 24 miles (38,624 kilomètres) en 16 minutes seulement.

Le futur aviateur aux commandes d’un Curtiss à l’école d’aviation de Mineola, État de New York -(en recherche de crédit photo/photo réparée, sublimée et colorisée).
Portrait officiel du jeune homme (en recherche de crédit photo/photo sublimée et colorisée)

Entre la fin de 1912 et le début de 1913, il effectue une tournée de démonstration à travers les Caraïbes, puis la poursuit dans la partie septentrionale de l’Amérique du Sud. Arrivé à Santa Marta (Colombie), il effectue, le 9 décembre 1912, le premier vol d’un aéronef plus lourd que l’air devenant, ainsi le premier aviateur du pays.

Après ce vol mémorable, il se rend à Barranquilla puis embarque son appareil (en pièces détachées) sur un bateau à vapeur et emprunte le Rio Magdalena, puis le chemin de fer pour atteindre enfin la ville de Medellín, où il remonte son avion et se prépare à survoler la ville.

L’ARTICLE DE MEMORIA VISUAL DE MEDELLÍN

« Premier vol d’un avion à Medellín, le 26 janvier 1913.

Memoria Visual de Medellín.

Le premier vol réalisé avec succès en Colombie a été effectué par le pilote américain, d’origine allemande, George Schmitt, dans la ville de Santa Marta le 9 décembre 1912, puis un autre vol réussi à Barranquilla le 29 décembre 1912, d’où il partit pour Medellín sur un bateau à vapeur sur le Rio Magdalena, puis par chemin de fer pour effectuer son vol réussi dans notre ville, le 26 janvier 1913.

Les rapports des journaux de cette époque et les écrits de deux dames de la haute société ont ainsi immortalisé le vol au-dessus de Medellín :

L’aviateur Geo Schmitt

« Actuellement, de l’argent est collecté afin que l’aviateur Schmitt puisse effectuer un vol à Medellín, si possible dimanche prochain, car le dimanche suivant sera jour d’élection. Il faut que tous ceux qui désirent assister à l’une des scènes les plus excitantes de l’époque actuelle, contribuent selon leurs ressources, afin de rendre possible le spectacle, sans égoïsme. Il serait regrettable que la somme nécessaire ne soit pas réunie ici et que l’aviateur, qui a daigné atteindre ces montagnes, sorte déçu et pessimiste de nous avoir crus plus avides de spectacles comme celui qu’il va nous fournir. »

Édition du 27 janvier 1913 du journal ‘L’Organisation’.

L’aviation à Medellín – Le vol aura lieu demain

« Nous sommes heureux d’annoncer à nos lecteurs, qu’enfin, le vol si attendu de l’aviateur Mr. Schmitt sur son biplan Farman [en fait, un Baldwin Red Devil] aura lieu demain. Il y avait un chevalier désintéressé – Don Roberto Medina – qui a prêté le champ de sa belle propriété ‘La Pradera’, à Aguacatala, pour la réalisation du vol. Celui-ci aura lieu à dix heures et demie du matin, en direction de la ville de Medellín, retour au point de départ. Il y aura toute la matinée des trains express, au Chemin de Fer d’Amagá, à prix courants pour conduire les nombreux spectateurs qui voudront assister à la première de l’aviation dans l’Antioquia. Les billets qui avaient été délivrés pour entrer dans le champ de ‘Polo’ serviront à assister à celui de La Pradera. Que M. Schmitt apprécie l’air d’ici, comme il nous sera agréable de contempler le beau spectacle de civilisation qu’il nous offre. »

El Espectador (Le Spectateur) dans son édition du 25 janvier 1913, veille du vol.

En complément, voici quatre récits de témoins oculaires du grand événement :

Rare photographie de l’avion en vol, parue dans L’Organización du 27 janvier 1913
(référence/photo sublimée et colorisée).

« Le vol d’hier »

« Conformément à ce qui avait été annoncé, le premier vol de l’aviateur Geo Schmitt a bien eu lieu. De la cour bordant la belle maison de campagne La Pradera appartenant à don Roberto Medina, qui l’a prêtée gratuitement et généreusement, l’aviateur est sorti en pilotant son biplan, en direction de l’ouest, à 11 h 45. Devant l’impulsion puissante du moteur de 80 CV et sur les deux petites roues surbaissées sur lesquelles il reposait au sol, il parcourut vertigineusement les trente ou quarante premiers mètres sur la pente de la prairie, pour s’élever avec une certaine allure et en majesté, avec les ondulations douces d’un énorme oiseau, jusqu’à atteindre une hauteur de cinq cents ou six cents mètres. Il se dirigeait déjà à l’ouest de la rivière. Il prit ensuite la direction nord-ouest et sur les splendides champs de Guayabal, Bethléem, Amérique, Chêne et Belencito, jusqu’à s’approcher d’Itagüí au retour, il fit entendre le puissant vrombissement du moteur, l’annonçant aux spectateurs effrayés par la prodigieuse conquête, par l’ingéniosité humaine, de l’espace infini. À midi, il revint avec une précision mathématique ; après avoir effectué des virages et diverses évolutions, montrant la sécurité et la maîtrise absolue de l’appareil, il toucha terre au point même de départ. Plusieurs milliers de spectateurs se sont rassemblés aux alentours pour assister au spectacle, décorant les collines et les prairies voisines, remplissant les maisons et même les arbres.

Le départ de l’aviateur s’avéra difficile, retardé et dangereux en raison de l’attitude agitée de la foule immense. M. Schmitt remontant à bord, il y eut un silence anxieux, qui éclata dans un cri délirant et unanime devant la magnificence incomparable et émouvante du spectacle, et devant la maîtrise incontestable de l’aéronaute. Alors, au retour de son merveilleux voyage, celui-ci, tranquille et souriant, fut l’objet d’une ovation sincère et méritée, pendant laquelle l’enthousiasme féminin pour le courage serein et la grâce virile du jeune aviateur, un jeune homme de 20 à 21 ans, l’a couvert de fleurs. Puisque l’aviation devait arriver un jour dans ces montagnes, dont le développement fabuleux a secoué si intensément l’esprit humain ces dernières années, nous sommes heureux de déclarer ici que le premier sportman qui s’est présenté, M. Schmitt, est un véritable expert qui a réussi à nous donner une idée complète de cette merveille du progrès moderne, qui restera toujours l’une des plus grandes conquêtes du XXe siècle. Applaudissez le brave aviateur ! »

Édition du 27 janvier 1913 du journal L’Organisation, récit de José Luna

Le Baldwin Red Devil sur la pelouse de La Pradera (référence/photo réparée, sublimée et colorisée).

Lettre d’Ana Mejía de Restrepo, épouse de Camilo C. Restrepo, à sa fille Angela Restrepo Mejía :

« La Concha, 28 janvier 1913.

Très chère petite fille :

Avant-hier, dimanche, l’ascension de Smith (sic) sur son biplan était annoncée pour 10 h 30 du matin. Je voulais me rendre à La Pradera en calèche, ce qui m’a coûté un prix exorbitant. Décrire le nombre de personnes venues de partout est presque impossible. Personne n’est venu d’ici, bien que les filles en aient manifesté le désir, mais leur père leur a dit qu’ils les voyaient mieux ici et qu’il pourrait y avoir du désordre. De la part de plusieurs personnes, j’ai appris que le spectacle était très beau, tant pour l’appareil qui fonctionnait parfaitement que pour le nombre de calèches et de voitures transportant des dames très bien habillées et fort élégantes, beaucoup de gens à cheval, et à pied, c’était comme si la terre les faisait pousser. De là, nous avons pu très bien observer les choses : au début, le pilote a effectué un tour de la vallée, puis s’est dirigé vers Itagüí et a continué sur cette partie de la rivière, toujours en grimpant jusqu’à atteindre le Guayabal de los Toros, à très haute altitude. Là, il a fait un tour et, suivant la route inverse, il s’est posé exactement au point de départ. En se posant, il a dû faire une manœuvre très rapide pour éviter de tuer des personnes qui n’avaient pas pu être empêchées d’entrer, et ils disent que c’est pour cette raison que l’appareil a subi un léger dommage. Ils annoncent une nouvelle ascension pour jeudi à Medellín parce que dimanche est jour d’élections […].

Au revoir, ma chère, à bientôt.

Anne »

Extrait de La voiture, l’automobile et l’avion, de Sofia Ospina de Navarro :

« … Mais le plus sensationnel pour nous, c’était la démonstration, effectuée par un pilote américain, du premier appareil volant. Événement qui s’est produit un dimanche après-midi dans les environs de La Pradera, maison de campagne de la famille Medina, située à El Poblado. Devant une foule enthousiaste, dont une partie considérait presque diabolique l’ambition humaine de rivaliser avec les oiseaux, le petit avion a décollé sur une pente abrupte. Et, après quelques minutes d’agitation, il a atterri sous les applaudissements. Il s’éleva à nouveau, et les applaudissements devinrent nerveux lorsqu’on le vit tomber sur un bosquet voisin et les ailes se briser. Fort heureusement, le pilote s’en est sorti indemne. Lorsque nous avons pu côtoyer de près les avions et les pistes réelles, qui étaient aussi dues à l’effort de Gonzalo Mejía, nous avons réalisé que le héros étranger avait mis en péril, cet après-midi-là, non seulement sa vie, mais aussi celle de nombreux romanciers antioqueños… »

« Spectacle aérien à Medellín

Le vol à « Aguacatala »

Après avoir surmonté toutes les difficultés rencontrées pour observer le vol de l’aviateur américain, M. Geo Schmitt, le spectacle sensationnel a été annoncé pour dimanche matin. En effet, dès les premières heures de la journée, on ressentait le grand enthousiasme que le vol avait suscité parmi les habitants de Medellín. Avant l’aube, un grand nombre de personnes s’étaient déjà rassemblées à la gare de Amagá. Les trains fonctionnaient rapidement et les locomotives, chacune tractant dix wagons, conduisaient à la foule hétérogène avide de connaître le prodigieux spectacle de l’aviation, totalement inconnu parmi nous.

À l’heure annoncée, à dix heures et demie du matin, une énorme foule venant de Medellín et des villages voisins envahissait le champ d’aviation et ses approches. La belle propriété de La Pradera, appartenant à Don Roberto Medina, qui l’a généreusement offerte pour le spectacle, a été le lieu indiqué pour assister au vol. À environ onze heures et demie, l’appareil glissa sur la légère pente et, après avoir parcouru quelques mètres, s’éleva sereinement et majestueusement devant les spectateurs, qui contemplaient silencieusement cette merveille. Déjà dans les airs, il commença à décrire des courbes et se dirigea rapidement vers Bethléem, vola au-dessus de la ville pendant plusieurs minutes, puis revint au point de départ, où il atterrit heureusement, sans aucun encombre. À son arrivée, les spectateurs l’ont salué avec enthousiasme et ont accompagné le pilote jusqu’à la maison de Don Roberto, où on lui offrit un magnifique déjeuner. Après avoir observé le vol, les gens sont retournés en ville, apportant une agréable impression de fête et commentant la valeur héroïque et la tranquillité du jeune aviateur. On dit dans la rue qu’un second vol est prévu pour dimanche prochain dans cette ville. L’aviateur courageux mérite des félicitations sincères, car il nous a pratiquement appris la grande avancée qu’atteint aujourd’hui le sport aérien moderne. »

Publié dans l’édition du 28 janvier 1913 de El Colombiano.

UNE FIN TRAGIQUE

Début septembre 1913, George Schmitt participe à nouveau à la foire de Rutland, dans l’État du Vermont. Tout se passe bien au début et l’aviateur effectue 13 vols, certains avec passagers, dont son père George Schmitt Senior.

Le champ de foire de Rutland (Vermont) survolé par un avion (référence/photo sublimée et colorisée).

Le mardi 2 septembre, il livre avec succès du courrier en le larguant dans un sac d’une hauteur de 30 pieds (soit un peu plus de neuf mètres) sur la porte arrière du bureau de poste de Rutland. Il propose également des baptêmes de l’air, la queue comptant jusqu’à 60 personnes.

Rutland, 2 septembre 1913 / Le pilote avec, à sa gauche, un passager
(référence/photo sublimée et colorisée).

Vers 18 heures, un jeune homme de 22 ans, J. Dyer Spellman, juge adjoint de la Cour municipale, monte dans l’appareil et s’installe à la gauche du pilote. L’avion grimpe à une hauteur de 500 pieds (152,40 mètres) sous les yeux du public, tandis que les parents de George Schmitt suivent le vol depuis la véranda de leur maison.

Et c’est le drame. D’après Charles, le frère de George Schmitt, Spellman aurait perdu la tête, se serait soulevé de son siège et serait monté sur les câbles actionnant la dérive. Vu du sol, l’avion semble s’arrêter, tournoie dans les airs puis tombe comme une pierre pour percuter le sol dans un champ de maïs situé au sud du champ de foire.

2 septembre 1913 / Accompagné de J. Dyer Spellman, l’aviateur se crashe à Rutland et décède peu après (référence/photo sublimée et colorisée).

Immédiatement, la foule rallie le site du crash. Toujours conscient, Spellman est extrait des décombres de l’appareil. Il souffre de brûlures au dos, mais il survivra. En revanche, coincé sous le radiateur, Schmitt est lui aussi dégagé et conduit vers l’hôpital, où les médecins traitent les fractures du crâne et des hanches, mais ne peuvent rien faire pour arrêter les hémorragies internes. Il décède vers 22 h 20 et devient, à l’âge de 23 ans, la première personne à perdre la vie dans un accident d’avion dans l’histoire du Vermont.

Après avoir planté le nez dans le sol, l’appareil se retourne sur le dos
(référence/photo sublimée et colorisée).

ÉPILOGUE

Comme nos lecteurs l’auront compris, les informations concernant George (Geo) Schmitt sont à la fois difficiles à trouver et à recouper. Même celles émanant de témoins oculaires de l’événement relaté dans cet article sont parcellaires, voire contradictoires sur certains points, un seul document évoquant un accident à l’atterrissage, un incident pourtant notable.

Il reste que l’exploit du jeune aviateur intéresse notre site Internet Pilote de montagne (PDM), aussi bien du fait de la configuration géographique de la ville de Medellín et de ses environs que du procédé retenu pour les décollages et les atterrissages sur le lieu d’exhibition. En effet, c’est la première fois, à notre connaissance, qu’un aviateur utilise une pente (assez abrupte) pour s’envoler et se poser. La combinaison de ces deux éléments fait bien de George (Geo) Schmitt un pilote de montagne à part entière, qui mérite pleinement de figurer dans notre panthéon virtuel.

Aujourd’hui, nous sommes heureux de mieux faire connaître un pionnier de l’aviation en général, et de l’aviation de montagne en particulier, disparu trop tôt, à un public d’initiés français que nous souhaitons le plus large possible…

Éléments recueillis par Bernard Amrhein

À Rutland (Vermont), un panneau informatif retrace la brève carrière de l’aviateur (référence/photo sublimée, couleurs restaurées).
Un exemplaire du Baldwin Red Devil est exposé au NSAM de Washington D.C (référence/photo réparée et sublimée, couleurs restaurées).

SOURCES

Primer vuelo de un avión en Medellín, el 26 de enero de 1913

George Schmitt – 1913

100 años del primer vuelo en Colombia

VIDÉO

https://www.youtube.com/watch?v=_cZagYHQ6-k&ab_channel=KahanuErmeyas-Tulu


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